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Avril 2003
Pascal
Nègre, Président du groupe Universal Music France " La réappropriation par l'homme de son temps, donc de sa vie elle-même, n'est réelle que si le temps libre est du temps gratuit. " Bertrand
Larsabal, "L'éloge de la gratuité : La bourse ou la
vie",
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La
marchandise a infecté à ce point les rapports humains et les conceptions
de l'existence que l'inquiétante absence de tout esprit véritablement
critique est en passe de régner partout.
Comme le déclarait Saint-Just :"Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser un tombeau". Dès lors, on comprend mieux pourquoi le "Hip-Hop", présenté par les médias comme le fer de lance de la radicalité de la jeunesse, se transforme si facilement en vecteur de masse des idéologies les plus réactionnaires et conservatrices. Le Rap, mode d'expression à l'origine hors de contrôle et dégagé d'intérêts financiers, populaire voire subversif, n'a donc pas échappé à la mécanique si perfectionnée qui fait de toute liberté réelle née des contradictions de la société spectaculaire-marchande une source de valorisation du capital à terme. Cette mutation en
pompe à pognon du propos libre et clandestin relève de la loi par laquelle
le capitalisme ne tolère rien d'autre que sa propre logique. En cela,
il est un système fondamentalement totalitaire.
Et ce n'est aucune autre entreprise que se réclament de mener à bien tous les "artistes", ces produits qui se vendent sous l'étiquette Rap, et leurs millions de consommateurs. Derrière la
fausse hargne spectacularisée, derrière la fausse révolte
de pantins surexposés, se profile l'essence de l'intégration
par la consommation. La marchandise, dominant à la fois le discours, l'attitude et les actes des promoteurs du rap business, ne peut que guider vers une fausse conscience qui renforce le système plus qu'elle ne l'éprouve. Leur "public", ce troupeau si facilement manipulé n'est en réalité qu'une génération morte-née dont le désir le plus profond est finalement de ne jamais se réveiller d'un rêve où la folie sociale mène la danse, au point de faire parler la misère dans la bouche de pauvres imaginaires louant le fric, les idéologies qui le soutiennent et leurs cortèges d'injustices. C'est bien l'argent comme rapport social, ce magicien de la relation à l'autre qui fait concilier l'inconciliable, que la masse consommatrice glorifie en unique conception de la vie.
Concevoir
le rap dans une optique non-marchande, aujourd'hui, c'est s'opposer
frontalement à l'industrie qui le récupère. Face à notre démarche anti-marchande, les remarques agressives d'acheteurs inaccoutumés au dialogue ou les constats pressés, teintés parfois d'incompréhension polie, de cerveaux jamais affûtés au raisonnement, ne nous trompent pas sur la gravité de l'état soporifique dans lequel est plongée une grande partie de la jeunesse-cliente en Occident. Aussi, nous jugeons nécessaire d'expliquer ce qui caractérise d'abord notre présence sur Internet et notre relation au Rap : la volonté de partager hors de toute relation à l'argent.
Avant tout, nous ne pouvons pas occulter qu'Internet, comme tout autre média, est soumis au règne de la marchandise, et posséder un ordinateur ainsi qu'une connexion à ce réseau suppose déjà l'acte marchand. Néanmoins, nous prétendons rompre avec le système mercantile par la gratuité même de notre création qui, si elle se situe hors de toute logique de profit, vise à échapper au mécanisme du commerce en étant totalement et constamment à disposition sur le net. Dans le même sens,
nos créations sont évidemment "libres de droit". Elles ne sont pas régies
par les lois de la propriété intellectuelle, et à plus forte raison
de la propriété privée. Nous ne pouvons éradiquer la marchandise de notre monde, car bâtir un îlot hors de toute compromission est tout simplement impossible dans un système où le marché règne en dictateur, d'où la nécessité d'une lutte frontale et sans pitié. Cependant, nous revendiquons la liberté totale, et en érigeant la gratuité comme principe primordial de tout acte de création, nous appelons simplement à détruire cette société qui nous détruit et qui, déjà, a su éradiquer le Rap comme expression libre.
Le Rap doit revenir sur les trottoirs, car il est une pratique de rue, un mode d'expression des exploités, des opprimés, dans les pays nantis. Mais en affirmant
cette vérité, nous devons également admettre que la sous-culture "Hip-Hop"
toute entière ne gagnerait rien à tenter de retrouver ses racines en faisant
comme si rien ne s'était passé. La récupération a
réalisé la transformation de cet art en marchandise.
Ayant identifié les causes profondes de ce qui a détruit le Rap, nous ne pouvons nous contenter d'appeler à la renaissance d'un mouvement simplement non-marchand. L'heure est à la lutte. Le but que nous nous fixons est donc bien de construire un pôle solide du Rap anti-marchand. Nous
dénonçons le mensonge, méthode par laquelle la pacification et la marchandisation
du Rap s'est déroulée. Nous
n'imposons aucune frontière à notre pratique de création, et agissons
dans l'autonomie solidaire. Le bonheur après la liberté ! |